Un jour, j’ai lu dans un roman
que l’amour le plus fort est celui qui n’est pas partagé. En effet, on peut
ainsi aimer à la folie sans se soucier des sentiments de l’autre, car on sait
très bien que l’autre n’en a pas pour nous. Cependant, ce que je ne précise
pas, c’est qu’on ne peut sortir indemne du véritable amour, et l’indifférence
de l’autre pour nos sentiments nous ronge de l’intérieur, nous tord le ventre,
nous livre à nous-même durant de longues nuits d’insomnie, pour finalement
faire de nous une loque.
Mais j’arrête désormais de généraliser, car je ne vais pas
vous parler de nous, mais de moi. Tout ceci, je l’ai vécu, au cours de ce qu’on
pourrait appeler les années collège. Quatre ans, quatre actes pour finalement
arriver à une conclusion malheureuse. Je vous ai révélé la fin, mais pour en
arriver là, à l’heure où je vous parle, alors que le brevet vient juste de
s’achever et que je suis en vacances, il a fallu quatre longues années de
joies, de déceptions, de peines et de rancœurs, que je vous raconte ici. Pour
se rappeler du collège, de mes amis et de mes amours, que je ne reverrai plus…
6ème
Comme d’habitude, la veille de la
rentrée, je ne dormis pas. J’avais passé une partie des vacances avec Maxime,
mon ami d’enfance. Il avait réussi à voir la composition de la classe, et nous
fantasmions déjà sur les noms des nouvelles filles. Finie la jeunesse
insouciante de l’école primaire, désormais, les choses devenaient sérieuses et
nous nous préparions à cette nouvelle ère que nous appelions adolescence. Nos
prédécesseurs, pères, mères, frères, avaient connu leur premier amour dans
cette période, et nous ne comptions pas être de reste. Nos illusions étaient de
grande envergure…
Pour ma part, l’école primaire
reste ma période préférée. Je dis peut-être cela car je ne m’en souviens plus,
après tout. Mais dans mes souvenirs, je vois de l’amitié, des copains de jeux,
et un avenir encore flou. L’adolescence et ses tracas ne pointèrent le nez qu’à
partir du CM2. Ce fut là une mauvaise période, mais qui nous en apprit plus sur
ce qui nous attendait que n’importe quel documentaire sur la puberté :
Maxime, toujours lui, avait été
conquis par une fille de notre classe prénommée Anne. Au début, on ne notait
qu’une légère attirance, mais cela se transforma bientôt en une sorte
d’obsession. Il ne la lâcha plus, lui offrit maints cadeaux, et il essuya coup
sur coup des refus et des revers. Il ne voyait plus qu’elle, n’entendait plus
qu’elle, et le reste lui importait peu. Anne n’était pas disposée à céder à ses
avances. Maxime, de par son charisme de leader, entraîna une certaine mode de
la Anne-mania. Tous les garçons se mirent à suivre Anne, et plus d’un en tomba
amoureux à son tour, en ne sachant parfois même pas pourquoi. Anne se contenta
de rester Anne. Cet acharnement ne lui déplaisait pas, au contraire même, elle
prenait un malin plaisir à ceci. Elle ne faisait rien pour attirer les garçons,
je peux en témoigner, mais elle récolta tout de même ce qu’elle n’avait pas
semé : l’affection des garçons. Pour ma part, j’étais en quelque sorte son
ami, son confident, celui à qui elle pouvait parler en connaissance de mon
désintéressement. J’avais en quelque sorte peur de l’amour, ce sentiment que je
ne pouvais connaître, si ce n’est celui que ma famille me portait. Je n’aimais
pas Anne. D’ailleurs, le mot « aimer » est mal employé, en sachant
pertinemment que l’on ne peut raisonnablement pas tomber amoureux à cet âge-là.
Mais je le garde tout de même, ne sachant par quoi le remplacer. Quant à moi,
j’étais attiré par une autre fille. Seulement, ne voulant le dire à personne
par peur des moqueries, je gardais ce sentiment pour moi et me mis à la
Anne-mania, comme les autres.
Cependant, en Juin, alors que
l’année scolaire se terminait, la tension monta dans la classe, et tout ne fut
pas rose pour Anne. Maxime ne voulait pas partir avec des regrets, et à la
veille des vacances, nous nous joignîmes pour dire à Anne ses quatre vérités.
En y repensant, je peine encore à croire comment cela s’est produit. Mais le
résultat est là : notre séparation avec elle se fit dans la tourmente, et
elle pleurait lorsque nous la quittâmes pour prendre des vacances bien
méritées. En 6ème, nous savions que nous serions dans le même
collège mais pas dans la même classe, et je bénis encore le ciel pour que ce ne
fût pas le cas…
Et ainsi commence mon histoire.
Comme d’habitude, la veille de la rentrée, je ne dormis pas. Comment peut-on
dormir lorsqu’on a le sentiment que notre vie va radicalement changer ? Ma
petite vie bien rangée d’enfant me convenait, et si on m’avait laissé le choix
de ma vie future, je ne crois pas que j’aurais franchi les portes de ce collège
qui m’accueillerait pendant quatre longues années… Une grande bâtisse, ce
collège, qui ne respectait pas les consignes de sécurité, mais qui continuait
de fonctionner, faute de mieux pour les élèves. Tous les nouveaux élèves se
rangèrent dans la cour de récréation, et attendirent sagement qu’on les appelle
pour l’assignation des classes. Je ne me faisais pas de souci, je savais que je
serais dans une bonne classe, avec tous mes amis de primaire. Les élèves
défilaient au rythme de la voix lente qui énonçait leurs noms. Puis retentit
« Grezel ». Ce fut à ce moment-là que je me rendis compte qu’aucun
retour en arrière n’était possible, que mon enfance s’était envolée en même
temps que mon entrée dans le collège. Soit, je m’accommoderais bien de cette
nouvelle vie. Ce que je peux dire, c’est que je n’ai pas toujours été heureux,
mais du moins, je me suis toujours efforcé de faire de mon mieux avec ce que
j’avais pour réussir à mon bonheur. Je ne blâme personne. L’adolescence est un
moment où la vie bascule. Les hauts et les bas de cette période forgent le
caractère de la personne, et chacun tente à sa manière de survivre aux moments
pénibles à passer. Pour le moment, je ne pense pas m’en être tiré trop mal.
Entrée en classe, notre professeur principal se présente.
Je me suis assis à côté de Maxime ; forcément. Je scrute les élèves
inconnus qui seront nos compagnons de galère durant toute une année. J’aurais
pu tomber pire. Le professeur explique comment se déroulera l’année. Tout cela
me paraît bien compliqué, mais je ne suis pas d’un caractère à m’en faire. Et
la sonnerie de délivrance retentit, cette bonne vieille sonnerie, si
chaleureuse, si rassurante parmi toute cette nouveauté. Voilà bien une chose
qui n’a pas changé. Je retrouve mes copains acquis en primaire dans la cour, et
chacun expose son sentiment sur la situation. Nous sommes comme des cosmonautes
perdus dans les limbes d’une planète inconnue. Il va falloir s’y faire, de
toute façon…
Ainsi, nos espérances n’étaient pas déçues, et les noms de
filles sur lesquels nous nous inventions mille et un rêves se transformèrent en
demoiselles séduisantes qui étaient comme nous déboussolées dans ce monde.
Peut-être chercheraient-elles un peu de réconfort que nous étions tout disposés
à leur donner…
Et c’est dans cette période que la vérité m’assaillit de
toutes parts. Mon ombre était là, quelque soit le côté où je tournais la tête ;
elle était sous moi, prête à m’avaler. Dans l’adolescence, on fait connaissance
avec nous-même. Et la personne qui me fut présentée comme étant Grezel ne me
plut pas beaucoup. Tout d’abord, je découvris que je ne plaisais pas aux
filles. Voilà bien un de mes plus profonds regrets, aujourd’hui encore où cette
situation s’est tout de même estompée. Ainsi, je débuterai cette histoire comme
personnage secondaire, pour ensuite me rapprocher du devant de la scène.
Les premiers jours de la sixième ne me reviennent pas très
clair. A cette époque, je confondais les filles entre elles, et j’éprouvais
énormément de difficulté à m’intégrer aux nouveaux venus. Je restais donc avec
Bruno, d’un caractère assez distinct au mien à cette époque : timide,
introverti, sauvage même. Bruno non plus ne plaisait pas aux filles, et ce
point commun nous rapprochait encore un peu. Nous ne nous mêlions pas aux
autres, et ceci me convint beaucoup au début. Seulement, cet isolement se
transforma en regret, puis en frustration, puis en désespoir lorsque je tombai
amoureux, et mes amitiés ne me suffirent alors plus, j’essayai d’en trouver
d’autres, et en particulier celle de l’élue de mon cœur : Mélanie. Belle,
petite, timide, si, si fragile qu’on avait envie de la serrer dans nos bras, un
sourire permanent et un air gauche et maladroit. Des yeux d’une couleur
indéfinissable, semblant varier selon son humeur, et des cheveux châtains qui
raccourcissaient de plus en plus au fil du temps. Malheureusement, je
n’arrivais pas à lui parler, et ce fut là mon grand désespoir. J’ai d’ailleurs
encore du mal à parler avec les filles pour lesquelles j’éprouve des
sentiments ; rien que leur présence suffit à me faire taire. Ce fut un
malheur encore plus grand par la suite, avec les autres filles qui ont compté
pour moi.
Je sortis donc peu à peu de mon cocon, si doux, si
confortable, pour me lancer dans un monde inexploré qui me dépassait. Je fis la
connaissance de toutes les nouvelles filles assez rapidement. Sans savoir m’y
prendre, je ne me débrouillais pas trop mal. N’étant pas le genre de garçon
susceptible de sortir avec elles, elles me prirent donc plus comme un confident
que comme un véritable garçon et donc potentiel petit ami. Décidément, je
n’étais vraiment pas fait pour ça. Je devins vite ami avec Sandrine. Elle
n’avait pas sa langue dans sa poche et possédait déjà un certain charme.
Cependant, je ne ressentais absolument rien pour elle et elle me laissait
indifférent, ce qui me permit de trouver en elle une vraie amie. Je la voyais
en fait plus comme une actrice de second-plan dans le film qu’était notre vie
au collège. Elle était en quelque sorte l’ombre de Sophie, sa meilleure amie,
qui paraissait au premier abord plus belle, plus intelligente et plus gentille
que Sandrine. Je sus très vite que ce n’était pas exactement le cas. Seulement,
certains n’avaient pas été aussi prudents que moi, et Maxime tomba amoureux de
Sophie. C’était réciproque. Ainsi, moi, l’ombre de Maxime, et Sandrine, ombre
de Sophie, trouvions dans cet idylle des sujets de conversation, ce qui nous
rapprocha. Je ne comprends toujours pas pourquoi nous ne sommes pas restés
pendant les trois années qui suivirent aussi proches et amicaux. Sophie y est
peut-être pour quelque chose. Car un moment d’égarement me conduisit droit sur
le chemin de Maxime, et je fus attiré par la même fille que lui, reproduisant
les erreurs du passé. J’étais le meilleur ami de Sandrine, mais elle n’était
pas la mienne. En fait, j’hésitais. Ne pouvant pas sortir avec Sophie, d’autres
personnes étant avant moi sur la liste, je souhaitais tout de même rester
proche d’elle d’une autre manière : sur le plan amical. Cette histoire
trouva des répercutions dans le futur.
Sophie contre Mélanie : ce combat eut lieu de
nombreuses fois dans mon cœur, et la gagnante ne fut jamais la même. Ainsi, par
périodes, j’étais plutôt attiré par l’une ou par l’autre. Cependant, je savais
que j’étais amoureux de Mélanie, et pas de Sophie. Mon attachement pour Sophie
venait plutôt d’un engouement général. Et mon cœur le savait aussi, car
j’arrivais à parler à Sophie, alors que j’avais encore du mal avec
Mélanie ; mais je continuais à essayer. En fait, contrairement à ce que
tout le monde attendait, Maxime ne sortit jamais avec Sophie. Oh, des
tentatives eurent lieu, mais rien de concret ne surgit. Tous deux étaient
susceptibles et impatients, et cela ne colla pas. D’ailleurs, Maxime eut
toujours des relations chaotiques avec les filles, et cela continue d’être le
cas. Une autre tentative eut lieu pour eux deux au début de la cinquième, sans
grands résultats non plus. Et dans l’étonnement de tous, ou plutôt uniquement
de moi, Sophie sortit avec Pierre, un copain. Il se procurait à moi une bonne
occasion pour me consacrer à Mélanie. J’avais à cette époque un complexe
d’infériorité, qui me faisait énormément de mal, et tous mes camarades de
collège y étaient pour quelque chose dans son développement. Physiquement et
moralement, rien en moi ne donnait envie aux autres de creuser un peu pour voir
ce qui se cachait sous cette fragilité. Je le comprends. L’adolescence a ses
hauts et ses bas. Selon qui vous interrogez, vous saurez si vous êtes en
présence d’une de ces deux catégories : ceux qui, par leur second plan,
ont souffert par la faute des premier-plan ; ou bien les premier-plan, qui
n’ont vu que la beauté de la surface, celle qui leur était offerte, cette
adolescence dorée qui voyait se former des couples, et où resplendissait,
partout on l’on regardait, l’amour. Beaucoup de second-plans ont essayé
d’émerger à cette surface si dorée : certains ont réussi, mais les autres
ont sombré encore plus profondément dans l’abîme de leurs tourments. Je sais,
j’offre une version très tourmentée de l’adolescence, mais c’est cette vision
pessimiste des choses qui s’est offerte à moi lors de mes longues nuits de
désespoir, ce désespoir qui montrait que je n’étais qu’un second-plan, une
ombre, un passif… Maintenant que je pense avoir émergé au premier-plan après
plusieurs années de douleur, je fais très attention à n’écraser personne, à
préserver tout le monde dans mes propos et mes actes ; mais c’est parfois
difficile.
L’année défila à une vitesse incroyable. Pour une première
année, je n’étais pas mécontent. Le sortie de mon cocon annonçait les prémices
d’une nouvelle période pour moi, celle où j’émergerais enfin et où je
deviendrais « quelqu’un ». La sixième, si je me souviens bien, ne fut
pas une période dure. Je n’avais pas encore vu certaines facettes de
l’adolescence, et à partir de la cinquième, les choses se corsèrent un peu.
Bref, à la fin de la sixième, je quittai mes amis le cœur léger, dans l’espoir
de les retrouver dans la même classe que moi l’année suivante.
5ème
… Et nous restâmes tous ensemble dans la même classe. La
6°5 n’avait que son nom de changé, on prenait les mêmes et on recommençait. Nos
mentalités aussi avaient changé, en quelque sorte ; nous nous étions en
quelque sorte assagis. Oh, rien de bien grave, heureusement, mais la puberté
faisait que nous évoluions. Nous passions de la douceur de la 6ème à
l’âpreté de la 5ème. Mais nous étions ensemble, et c’était là
l’essentiel : l’union fait la force, je m’en rendis compte à cette
période. Seulement, l’enfer, c’est les autres. Ces deux faits ne cessèrent
d’alterner durant un an. Je découvris que tout n’était pas rose dans l’amitié.
Et pour me rendre compte de cela, je n’eus pas à aller chercher très loin. Le
mal avait déjà atteint mon meilleur ami de l’époque : Maxime. A partir de
la 5ème, sortir avec une fille devenait une normalité, presque une
nécessité pour rester un adolescent moyen. Maxime, conscient de cela, abandonna
les principes de l’amitié, et s’adonna à un petit jeu qui déplut à plus
d’un : il enfonçait les autres pour mieux se rehausser. Il se fit expert
dans les petites phrases assassines et les allusions en tous genres concernant
ses amis devant les filles. Bien qu’il se soit calmé depuis, je ne lui ai
toujours pas pardonné.
Ce fut à partir de ce moment que je sortis de l’ombre de
Maxime qui devenait néfaste pour moi, et que je m’affichais au grand jour.
D’ailleurs, la trop vive lumière du grand jour me brûla, et je découvris pour
la première fois que le monde était vraiment pourri : j’étais enfin dans
l’adolescence. A cette période de ma vie, j’appris à me connaître mieux,
d’abord par mes camarades qui me montraient sans cesse mes défauts, et par moi
qui les supportais tant bien que mal, ce qui me permet de découvrir ma plus
grande qualité : la patience ; ou la bêtise, je ne sais toujours pas.
J’avais fait le vide du côté de mes amis, il ne me restait
donc plus qu’à en changer. Je me tournai alors vers le groupe de Sam, un ancien
copain de classe. Ce fut le début de mon épanouissement moral. Je me sentais
déjà mieux, libre de toute personne qui prenait le pas sur moi et qui avait une
mauvaise influence. Je me rapprochais en même temps des filles, qui me prirent
en quelque sorte en affection. Il faut dire qu’elles ne craignaient pas de
tomber amoureuses de moi, et pour cause. Ce fut en 5ème que je me
rendis réellement compte de ma différence et de l’indifférence de toutes les
filles à mon égard. A l’âge où sortir avec une fille est une banalité, cela
restait un défi pour moi, un Eden inatteignable, un pont infranchissable. J’ai
souffert de par ma différence. Cette souffrance dura trois ans. Personne ne
peut se rendre compte quelles séquelles peuvent laisser tant d’années de
désespoir dans le cœur d’une personne. Ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui
encore je garde ce malheur en moi, mon manque de charisme, ma beauté
différente, ma laideur donc, et tout ce qui fit que je restai une âme
célibataire en peine durant ces années de collège. Heureusement, je me rendis
compte par la suite que la beauté n’était qu’un atout, ce n’était pas une
nécessité pour plaire.
On apprend mieux avec des coups de bâton. J’appris
beaucoup pendant cette période… Je passais d’échecs en échecs. Ma lubie pour
Sophie m’était passée, et je m’attardais sur Mélanie. Mon malheur fut de parler
de mon affection pour elle à beaucoup trop de personnes pour que le secret
persiste. Tout d’abord à Maxime, ce qui fut une mauvaise idée, en partie pour
des raisons citées plus haut. Il me semblait presque qu’aimer m’était interdit,
que j’enfreignais une quelconque loi tacite en faisant part de mon attachement
pour Mélanie. Mais je me trompais, peut-être que ce que je lisais dans les yeux
de mes camarades n’était en fait qu’une profonde pitié à mon égard… Ainsi se
termina cette année qui n’a pas laissé d’empreinte dans ma mémoire. Dire qu’à
cette époque, il me semblait déjà avoir tout vu…
4ème
On pourrait appeler cette période l’apogée, ou je ne sais
quel autre titre de ce genre. Finis les soucis, cette année fut une sorte de
pause-café dans ma vie. Les soucis partirent en même temps que les restes de
l’enfant que j’avais été, et que j’avais gardés jusqu’alors. En fait,
j’améliore un peu la réalité en disant cela ; cette période a été positive
en grande partie dans les relations que j’ai eues avec mes camarades, mais cela
a suffi amplement pour que le soleil de la vie chasse les nuages du désespoir
au-dessus de ma tête. Exit le petit blondinet à lunettes timide et toujours en
dehors de toutes les conversations. Je m’affirmais enfin, je devenais
quelqu’un, et de par cela, je m’épanouissais dans mes relations. Evidemment,
cette année vit également beaucoup de désillusions, mais les désillusions ont
de tous temps été indissociables de l’espoir. Seulement, je n’ai pas su
profiter à temps de cet âge d’or, car ce que l’on m’offrait n’était pas
exactement ce que je désirais : je souhaitais seulement sortir avec Mélanie,
et l’on me donnait tout, sauf elle. Et comme d’habitude dans ces cas-là, je
compris que j’étais dans une bonne période uniquement lorsque celle-ci se
termina….
J’en ai tout de même profité. Je raccompagnais tous les
soirs les filles et je délaissais mes amis, ce qui ne fut évidemment pas de
leur goût. Ils commencèrent à se poser des questions sur ma vraie nature. Soyez
heureux et vous vous ferez des ennemis. Soyez malheureux et ils seront
satisfaits. Mais pour les filles, ma nature ne faisait aucun doute : j’étais
des leurs…
Ma période collégienne fut vraiment le théâtre de mon
épanouissement personnel. Je n’aurais pas pu le savoir avant qu’elle se
termine, mais maintenant que j’ai pris du recul par rapport à ces quatre
années, la différence se fait nettement sentir entre le Grezel de 6ème,
gauche et timide, plus intellectuel que spirituel, et mon Moi actuel, détendu,
enfin, et m’étant fait une place dans la société, celle-là même qui semblait me
rejeter il y a peu de temps de cela. En bref, durant la 4ème, j’émergeai,
et on se rendit enfin compte de mon existence, on ne pouvait plus me nier,
j’étais sorti des second-plan, j’étais là, j’avais émergé… ça tombe bien, je
suis claustrophobe.
Mais à tout règne, il y a une chute. A toute apogée, il y
a une fin. Tout cela était trop beau pour que ça dure, et le destin,
implacable, ne tarda pas à pointer le bout de son nez. En effet, pour faire mal
à quelqu’un, il suffit de taper là où ça fait mal, de trouver la faille, le
point faible. Le mien était trop important pour que je puisse le négliger, mais
pourtant je le fis, occupé à batailler avec Maxime et Sam, mes deux frères
ennemis, bien décidés à prendre ma place de confident des filles. Bref, mon
point faible s’appelait Mélanie.
Personne ne s’intéressait à elle, elle ne s’intéressait à
personne, même pas à moi, je le savais bien, mais mon désespoir s’en trouvait
amoindri du fait qu’elle était seule, célibataire. Seulement, elle n’était pas
comme moi, et elle ne tarda pas longtemps à sortir de cette solitude funeste dont
j’étais également la proie depuis beaucoup trop d’années. Ainsi, dans le groupe
déjà très soudé que formait notre classe vint se greffer un nouvel élément.
C’était un garçon de 3ème, déjà plus âgé, et avec qui je ne pouvais
que m’entendre, du fait de ma ressemblance avec lui de tous les points de
vue : physiquement, il était très quelconque, portait des lunettes, un
petit air pincé ; et moralement, faisait des blagues beaucoup trop
triviales pour que n’importe quelle fille puisse réellement les apprécier.
Bref, j’estimais réellement ce garçon, et je l’aidai de toutes mes possibilités
à s’intégrer à notre groupe. Ceci fait, il ne tarda pas à montrer ses réelles
motivations, et son vif intérêt pour Mélanie ; j’eus la naïveté de croire
qu’il ne pourrait réussir là où j’avais échoué. Le 17 Mars 2000 fut un jour de
deuil pour moi : je perdis mon âme d’enfant, ce garçon sortit avec
Mélanie, et je n’eus plus qu’à sombrer dans un mélange d’incrédulité et de
consternation. Je dus également consoler Bruno, ancien amoureux de Mélanie,
tout en cachant ma propre peine, car tout le monde avait déjà oublié mon
profond attachement à elle. Finalement, j’avais voulu entrer dans un monde qui
n’était pas le mien, mais je m’y étais cassé les dents. Dans ma folie des
grandeurs, j’avais voulu devenir ce que je n’étais pas. J’étais encore ce petit
blondinet à lunettes de 6ème, d’une timidité maladive, qui, lors des
récréations, regardait d’un œil envieux le groupe des enfants
« biens », en rêvant un jour de faire partie des leurs. J’étais comme
Bruno, seulement j’avais en quelque sorte mieux réussi que lui en émergeant des
rebuts de la société collégienne, en quittant un monde dont personne ne se
souciait pour aller dans le monde dans lequel tout le monde rêvait d’aller.
Mais on ne peut pas renier ses origines ; jamais…
Toutes ces pensées m’effleurèrent l’esprit lors du
week-end qui suivit le 17 Mars. Je revoyais en rêve ce moment où je vis tout,
où je compris tout : Je sortais du collège en compagnie de Sandrine et de
ce fameux garçon qui s’intéressait de beaucoup trop près à Mélanie pour être
honnête. A une centaine de mètres, je vis une fille, si petite, si belle que
j’aurais eu envie de la serrer dans mes bras pour la protéger ; c’était
Mélanie. Sandrine me dit de ralentir, et mon nouvel ami continua son chemin
jusqu’à elle. Ils parlèrent un infime moment, puis se jetèrent dans les bras
l’un de l’autre pour s’embrasser d’un baiser que l’on ne voit d’habitude que
dans les films ; mais ce n’en était pas un, et cette vision me brûla les
yeux. Pour rentrer chez moi, je dus passer devant eux, comme un fantôme, un
être transparent, qui n’existait plus dans le monde des deux amoureux. En les
croisant, je dis une petite phrase de circonstance, puis tournai la tête, pour
que personne ne voie les larmes qui coulaient sur mes joues…
Et pourtant, la Terre tourne, et elle continua de tourner
ce jour-là, et la vie reprit son droit chemin. Je retournai à l’école,
m’accommodai de leur amourette, et revins au point de départ. Il fallut bien
que je me rende à l’évidence : les filles, ce n’était pas pour moi. Je
continuai donc de jouer sur le créneau de l’amitié, en attendant de trouver
mieux. Etl’année se termina,
paisiblement, en promesse d’un jour nouveau, et pourquoi pas, meilleur…
3ème
Quatrième et dernier épisode de cette saga
collégienne ; ce n’est pourtant pas le plus joyeux, et pour une fois,
l’histoire ne se termine pas si bien que cela. Evidemment, comme d’habitude, à
la rentrée, nous avons mûri, nous sommes en quelque sorte assagis, et comme
d’habitude, j’ai de grandes ambitions pour l’année à venir. Mais tout a changé,
et l’ambiance d’autrefois au sein de notre groupe se tend quelque peu. Tout
d’abord, des nouvelles filles viennent dans notre classe, ce qui n’est
évidemment pas du goût de nos amies, conscientes que leur pouvoir est remis en
jeu. Elles ne tardent pas à trouver un prétexte pour les isoler du groupe et ne
plus avoir à s’en inquiéter. De plus, c’est à Sam, Maxime et moi de se procurer
la vedette ; en tant qu’amis, évidemment, pour ne pas changer, car les
filles visent désormais plus haut : elles visent les garçons
« mûrs », plus âgés. Plus tard, je me rendis compte qu’elles ne se
débrouillèrent d’ailleurs pas trop mal pour en trouver.
De Septembre à Décembre, on eut droit à une période calme,
sans beaucoup de choses à signaler. Je devins officiellement le meilleur ami de
Sophie, bien que je l’étais déjà depuis plusieurs mois. On se servit
principalement d’Internet comme moyen de communication, et petit à petit, on en
apprit davantage l’un sur l’autre. En fait, je me souviens de cette période
comme étant très, très agréable. J’étais devenu le meilleur ami de Sophie car
je savais très bien que je ne pourrais jamais devenir son petit ami. Je croyais
qu’en faisant cela, un de mes problèmes se résoudrait, mais malheureusement, je
m’en suis créé d’autres par la même occasion. Mais cela, je ne m’en rendis
compte que plus tard, alors commençons par le début.
Je devins donc le meilleur ami de Sophie, nous restions
ensemble à la récréation, nous discutions le soir sur Internet et nous nous
téléphonions le week-end. Tout allait bien. Lorsqu’il nous fallut trouver une
entreprise pour décrocher un stage, j’invitai Sophie à venir avec moi à
SurfNet.com, une start-up dans laquelle nous passâmes une semaine. Je sais que
je ne peux pas trop juger vu mon âge, mais cette semaine fut à mes yeux un des
moments les plus heureux de ma vie. Ce fut… indescriptible, je ne la raconterai
donc pas. L’année 2000 se termina ainsi, et je passai la veille du Nouvel An
chez Sandrine, avec les autres filles et Sam. Je ne sais pas ce qui se passa
alors, mais lorsque je revins, je pleurai toute la nuit, en me lamentant sur
mon sort, silencieusement, tandis que tout le monde souhaitait la bienvenue à
la nouvelle année qui arrivait. J’eus alors le pressentiment que 2001 ne serait
peut-être pas synonyme de bonheur pour moi…
Mes soucis sont minimes, et relativement à certains, j’ai
eu une vie heureuse. Je sais, c’est bête, mais à partir de ce jour-là, je
devins fragile : je pleurais tous les soirs, je me dénigrais sans cesse,
et personne ne fut là pour me réconforter ; pas même Sophie… Mais je ne
lui reproche pas, je lui ai toujours tout pardonné. Seulement, ce ne fut que le
début de la longue liste noire qui font qu’aujourd’hui, l’expression de
« meilleurs amis » pour nous qualifier tous deux suffirait à
m’étouffer. Je l’ai tellement aimée… Mais je le savais, en tant que meilleur
ami, je devais rester son meilleur ami, sans jamais pouvoir être autre chose. Plus
tard, lorsqu’elle se douta des réels sentiments que j’éprouvais pour elle, cela
ne fit qu’empirer nos relations.
Tout est relatif. Ainsi, lorsque durant six semaines,
Sophie et moi, nous ne nous adressâmes plus la parole, cela me sembla durer
plusieurs longues années de drame et de calvaire. Perdez celle que vous aimez
et vous deviendrez une loque. Retrouvez-la et vous serez le plus heureux du
monde. Pendant six semaines, quasiment pas un mot ne fut échangé entre nous
deux. Mais si cela s’était effectué à la suite d’une dispute, c’eût été trop
facile ; nos relations étaient trop complexes pour qu’on se livre à de
telles banalités. En fait, nous arrêtâmes de nous parler du jour au lendemain
par gêne. Une sorte de timidité maladive nous avait frappés, et nous étions
incapables de nous adresser la parole. Tant de fois j’ai essayé de changer les
choses. Le plus grand reproche que je pourrais lui faire, c’est de n’avoir
jamais fait d’efforts à mon égard, contrairement à moi qui m’échinais afin que
notre amitié dure et perdure. Nous parlions seulement sur Internet, afin de
régler, en quelque sorte, nos comptes. Je me tournai alors vers Sandrine, mon
amie de toujours, et Sophie vers Sam. Six semaines… Le plus étonnant est que
j’ai attendu tant de temps pour réagir. Mais j’y suis parvenu. Je lui ai parlé,
donc, au bout de six semaines, et je lui ai alors dit que cela ne pouvait pas
durer, et que notre amitié ne serait plus si rien ne se produisait d’ici la fin
de la semaine. Le geste ne vint pas. Et notre amitié se termina. Elle mit
quelques jours à comprendre. Et le déclic se fit. Elle me dit que j’étais
réellement son meilleur ami, qu’elle m’adorait, qu’elle pensait tous les jours
à moi, qu’elle souffrait elle aussi, que j’étais le deuxième homme ex aequo
dans sa vie, après son père… Sophie ne manquait jamais de mots doux, de
compliments et d’autres phrases agréables. Et notre amitié redevint comme
avant, par je ne sais quel miracle. Et tout se serait bien terminé… Seulement,
la fin n’était pas encore là
Et à un petit détail, mon existence vira de bord. J’avais
alors quinze ans, et il était temps que je quitte ces maudites lunettes pour
porter désormais des lentilles. Voilà le petit détail. J’étais devenu
mignon ; ou du moins je le croyais, ce qui suffit à me donner un regain de
confiance. Et le docteur Jekkyl se transforma en mister Hyde. Je faisais
impression auprès des filles, je le voyais, je le sentais. Pour la première
fois depuis ma naissance, une fille autre que ma mère me dit alors que j’étais
beau. La machine se mettait en route. Peut-être que tout cela ne s’est passé
que dans ma tête, mais ça a suffi à me faire passer un des moments les plus
remarquables de ma vie.
Quelques semaines plus tard, une des nouvelles filles qui
était arrivée dans la classe m’invita à sa boum, elle avait également invité
quelques-unes de ses copines que je ne connaissais pas. Et alors je pris la
décision la plus raisonnable ou je fis la plus grosse erreur de toute ma
vie : je décidai d’y aller.
Ce fut une fête banale, comme tant d’autres. Mais je m’en
souviendrai toute ma vie. Vous rendez-vous compte, comment peut-on oublier son
premier amour ? C’était la première fois que je la voyais, elle me
trouvait mignon, elle voulait sortir avec moi, et je ne m’y opposai pas. Je ne
l’aimais pas, j’éprouvais de la gêne avec elle, mais j’ai cru que ça
s’arrangerait lorsqu’elle serait ma petite amie. Cela n’a pas été le cas. Non,
je ne l’aimais pas, et je m’en suis voulu de ne pas l’aimer, car je la
trahissais en quelque sorte. Mais j’avais voulu me prouver quelque chose, me
prouver et prouver aux autres que j’étais capable de sortir avec une fille, je
désirais savoir ce qu’on éprouvait quand on l’embrassait. Et par-dessus tout,
je voulais savoir si j’avais réellement changé, si j’étais mignon, si j’avais
émergé, si j’étais devenu quelqu’un, une personne à part entière, qui pouvait
se vanter d’avoir eu une adolescence normale, faite de filles, de copains et de
galères…
Bref, tout alla trop vite, beaucoup trop vite, et on ne
peut pas construire une relation durable en si peu de temps. Trois jours après,
je la revis. C’était un 1er Mai. Je m’en souviendrai toujours, car
j’avais hésité à lui acheter du muguet. Je ne l’ai finalement pas fait. Je
passai la journée avec elle. Tout alla trop vite. Nous passâmes à l’étape
supérieure avec quelques préliminaires… L’adolescence est une période spéciale.
Nous découvrons la sexualité, en étant partagé entre le sentiment que nous
sommes trop jeunes, et l’envie d’en savoir plus. Ensuite, tout est question de
jugement, et l’âge peut varier pour les « premières fois ». Dans mon
cas, je ne suis pas allé suffisamment loin pour garder un quelconque remord.
C’était une des mes grandes périodes d’égarement. J’étais
déboussolé entre l’avant et l’après, et j’étais perdu entre toutes ces
décisions et ces choix que je me devais de prendre. J’étais allé trop loin
cette fois-ci, et je n’avais plus beaucoup de temps avant de faire
marche-arrière. Je me risquais sur une voie qui n’était pas la mienne, je ne
voulais pas m’engager sérieusement avec une fille. Ce fut alors que je pris la
décision de rompre avec ma petite amie. Mais les événements précipitèrent les
choses. Elle vint un jour me chercher au collège, je lui avais pourtant dit de
ne pas venir, et je fus pris de dégoût pour ce que j’étais devenu. Je ne
voulais pas de cette fille, je n’en étais pas amoureux, et je n’arrivais pas à
l’assumer. Je profitai donc d’un moment où nous étions seuls pour lui annoncer
que je voulais casser. Je commençai ; des phrases confuses se bousculèrent
dans ma bouche pour expliquer mes raisons idiotes ; elle détourna le
regard ; et ce que je ne voulais pas voir se produisit : elle pleura.
Ainsi, elle tenait véritablement à moi… Je partis ensuite comme un voleur, avec
des pensées plein la tête et la mort dans l’âme. Personne ne comprenait
pourquoi j’avais fait cela. Et moi-même, je commençais à me le demander. Je
croyais trop au grand amour pour me contenter d’une si petite relation, et j’en
ai fait les frais. Ainsi, mon premier amour ne dura que six jours.
Et la vie reprit son cours, comme toujours. Lorsque
j’étais sorti avec cette fille, je ne regardais plus mes amies du même
œil : je les regardais d’un œil amical. J’avais laissé mes sentiments pour
Sophie et Mélanie derrière moi, et j’avais pu ainsi leur parler comme à
n’importe qui. Mais après avoir cassé, tout redevint comme avant, et je m’en
désespérais : ma timidité maladive envers Sophie reprenait le dessus. La
même semaine que moi, elle était sortie avec un garçon d’un autre
lycée : Gaëtan. Sandrine sortit de son côté avec un garçon de 22 ans.
Sandrine avait beaucoup mûri ces derniers temps. Donc oui, tous mes problèmes
reprirent, et au centuple…
Il existe des maladies incurables. La mienne, comment
pourrais-je l’appeler : la Sophobie ? la Sophiïte ? Je ne sais
pas. Mais le fait est que nous passâmes par la suite plusieurs jours sans nous
parler, et le pire : sans savoir pourquoi. Elle pensait qu’elle me
dérangeait, je croyais que je l’encombrais, et de fil en aiguille, nous
perdîmes les restes d’amitié qui nous unissaient, et nous devînmes étrangers
l’un pour l’autre. De plus, mon « combat » contre Sam et Maxime pour
avoir les faveurs de Sophie ne firent que s’intensifier. Le premier était son
« grand frère » comme elle aimait l’appeler, et le second était son
« amoureux éperdu », qui ne réclamait qu’une chose depuis quelques
temps : un simplebaiser sur la
bouche. Ce fut pour lui une véritable obsession pendant plusieurs semaines. Je
crois qu’au terme de cette année, je pus dresser un portrait psychologique de
Sophie assez ressemblant : égoïste, hypocrite lorsqu’elle risquait de
blesser les gens, de nature conciliante, ne voulant pas avoir d’ennemis mais se
souciant peu d’avoir de véritables amis, et surtout, surtout, rêveuse,
idéaliste, rêvant encore au prince charmant et à un monde où tout serait beau
et joyeux. Toute cette combinaison faisait qu’elle ne m’avait toujours pas
annoncé que je n’étais plus son meilleur ami et qu’elle préférait en tous
points Sam.
Tout cela, je ne le vis que plus tard. J’étais béatement
attaché à Sophie, je l’aimais profondément, je restais avec elle aux
récréations, et même si le temps des confidences était déjà assez loin, je
croyais cependant à une solide amitié avec elle. Mais en une semaine, tout cela
changea. Ce fut d’abord par une remarque d’une amie, qui me demanda si je
n’avais pas des sentiments plus forts que l’amitié pour Sophie. Puis ce fut un
copain qui compléta cette question, en me disant que c’était ce que Sophie
elle-même croyait. Cela avait réussi à semer le doute dans mon esprit. Je
demandai ensuite l’aide d’une amie sur Internet, qui devait questionner ma
meilleure amie sur nos relations sans dire que c’était moi qui l’envoyait. Elle
réussit sans peine, et j’eus la description complète de leur conversation :
Sophie ne croyait plus en notre amitié, elle s’était beaucoup rapproché de Sam
ces derniers temps, et elle savait qu’elle pourrait toujours compter sur lui et
qu’il la comprenait. Elle avait également du mal à me parler depuis qu’elle
sortait avec Gaëtan pour la raison énoncée plus haut. Ainsi, elle préférait
m’éviter, de peur qu’on se dispute comme on le faisait fréquemment depuis
quelques temps.
Tout ceci ne me faisait plus rire, et moi qui prônais la
franchise, j’avais comme meilleure amie une hypocrite qui faisait tout pour me
cacher ce qui m’aurait aidé à éviter le pire. Malheureusement, c’était trop
tard, et notre amitié avait subi trop de coups et de déchirures pour qu’on
puisse reconstruire quelque chose sur ces ruines. De plus, l’espoir aveugle qui
m’avait habité pendant de longs mois m’avait quitté, et tous les efforts que
j’avais réalisés pour que notre amitié dure ne trouvèrent rien d’encourageant
en face d’eux. Oui, j’étais le seul à faire des efforts, et elle se laissait
faire, comme à son habitude.
Les vacances arrivèrent. Le brevet était passé. Pour la
plupart, nous allions nos quitter définitivement. Pour d’autres, nous nous
retrouverions l’année suivante, mais dans des circonstances différentes, car
plus rien ne serait pareil. Mais tout cela, je le voyais sous un nouveau
jour : le lycée, les filles, les amourettes, tout ceci me concernait
désormais, car je n’étais plus le même, j’étais devenu l’adolescent type, celui
qui a des problèmes, comme tout le monde, mais qui laisse tout cela en dehors,
et qui se consacre aux copains pour vivre les plus belles années de sa vie…
A l’heure où j’écris, les vacances se terminent. J’ai mis
deux mois à écrire cette courte auto-biographie, car je n’ai gardé que les
points qui m’ont paru essentiels ; pour ne pas oublier… Durant ces
vacances, je suis allé chercher Sophie à la gare lorsqu’elle revint de
vacances. Pour définitivement me rendre compte que tout était fini pour notre
amitié, que plus rien ne pourrait la sauver et que nous devions désormais vivre
notre vie chacun de notre côté. Cette année, je risque de ne pas me trouver
dans sa classe. Peu m’importe désormais. C’est une nouvelle ère qui arrive,
l’ère lycéenne, tant attendue, tant redoutée aussi. A moi désormais d’inventer
l’histoire. Mon histoire…