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Nouvelle année. Mon humeur qui vire du rose au noir, d’un seul coup d’aile. Toujours au dehors, ou presque, parce que dans le service je suis à ma place. J’ai mon rôle à tenir, mes patients à rassurer, à soigner. Des explications à donner, un cœur ou des histoires à écouter. Au dehors j’affiche mon sourire, pour voir celui des autres en retour. Parce qu’au dehors je ne supporterais pas, non je ne pourrais pas, affronter les états d’âme et le blues de Janvier. Les petites chamailleries, les conflits partis de rien. Les doutes et les questions sur l’amour. Dehors je veux faire comme si tout allait bien. Comme si je ne pleurais jamais, sur rien. Dehors je garde dans la tête cette semaine entre parenthèses, la chaleur des retrouvailles, le sourire de ma petite sœur. Je rêve à plus tard, mais je fais comme s’il ne me manquait pas - puisque ce n’est pas lui qui manque, mais ce qu’il était pour moi, un ami, un confident. Je ne pense pas à l’autre, à celui qui n’a pas appelé, ou celui qui n’a pas écrit. Je me rappelle que le chemin était long la fois d‘avant, mais qu’il a mené quelque part, c’est juste une question de patience. Et tant pis pour les rêves qui hantent la nuit, les morts qui ne le sont plus et les amours qui ne s‘effacent pas. Au dehors je ne veux penser à rien qui pèse sur le cœur
Semaine éprouvante. Parfait exemple de ce qu'est ma vie depuis deux mois, depuis l'internat.
Lundi 11
Dans le train pour Paris. Je ne sais pas ce qui vient. Les grandes lignes. J'appréhende. Quelle va être ma réaction? Besoin de suivre les choses du début à la fin. La voir une dernière fois - la toucher? Besoin de rendre les choses plus réelles. Je connais déjà la mort. Mais l'autre, à l'hôpital. Pas celle d'un être aimé. Envie de lui dire au revoir. Me confronter à sa mort, parce que dans un sens depuis une semaine je fais comme si. Comme s'il y avait seulement la distance, qu'elle pouvait être au bout du fil, si j'appelais.
...
Mercredi 13
Le train à nouveau, retour à ... Une grande lassitude dans tout le corps. Dés demain pourtant, retrouver le chemin de l'hôpital, vendredi le tonus (et ce sketch qui n'est pas prêt...), achats de Noël ce week-end, une garde lundi... Pas le temps de s'arrêter, ne pas penser. C'est plus facile comme ça? Je ne sais pas. Elle me manque, elle nous a tellement manqués. C'était elle que l'on fêtait, pour elle que nous étions réunis, la grande maison pleine à nouveau, de la tristesse et puis des rires à se souvenir de. J'ai pleuré, pleuré mon chagrin de la voir trop tôt partie, pleuré pour J. et ... qu'elle laissait seuls, un peu pour G, j'ai pleuré et je lui ai dit au revoir. Au revoir ma tante chérie, au revoir à bientôt... Nous avons tous regardé le cercueil partir doucement, le feu a fait son oeuvre, quand nous t'avons retrouvée tu étais cendres, cendres dans une urne. J. t'a portée, que tu devais lui sembler lourde, petite mère dans ses bras. J'ai admiré son courage, celui de .... Comme les autres j'ai jeté des fleurs près de toi, des violettes, tu les aimais a-dit C.
Je t'ai toujours vue dans ton jardin, à planter et soigner tes fleurs, ou dans la cuisine à t'affairer, parler, rire, te disputer. J'ai du mal à croire que tu ne seras plus jamais là, si je ferme les yeux je peux te voir encore, sourire, me raconter les nouvelles, me conseiller, m'encourager. Tu étais là il y a deux mois, tu étais là cet été quand j'ai eu besoin d'un endroit pour l'oublier, d'une épaule. A toi je pouvais faire des confidences, raconter ma vie par épisodes. Et aujourd'hui tu aurais disparu? Aujourd'hui ton coprs devenu cendres, poussières, et ton âme, ton âme... Apaisée j'espère, aujourd'hui tu ne souffres plus.
Je pensais que te voir, te toucher - tu étais douce, tes doigts si froids - je pensais que cela me ferait réaliser ta mort, mais même aujourd'hui une partie de moi n'y croit pas. Si je reviens à ... dans un mois, deux, je te trouverai peut-être, dans le jardin ou la cuisine, et tu me souriras?...
C'est un rêve insensé, je sais bien ce qu'est la mort pourtant, et j'ai vu le vide que tu as laissé, surpris les larmes sur des visages que je n'avais jamais vu pleurer. J'ai vu ton corps reposer, visage de cire, et vu tes cendres déposées dans la tombe, je t'ai aimée fort à cet instant, plus encore, que tu sentes la chaleur autour de toi, l'amour de tous ceux qui étaient là, et que tu ne te sentes pas seule.
Je te le dis encore, où que tu sois, au revoir, au revoir à bientôt.
Je t'aime.
Jeudi la fatigue, le contre-coup, le froid, le manque de sommeil, retour dans le service et une matinée à me battre avec des mouchoirs entre deux patients. Ne vous inquiétez-pas m'sieurs dames, l'interne est opérationnelle... Un peu de paracetamol et une clémentine pour la vitamine C, une sieste dans une chambre de garde et espérer que ça passe.
Hier, journée plus calme dans le service, ai fait le plein de rire. Le soir, départ pour le tonus, déguisement dans le sac, quelques idées dans le coeur mais quoi?... Débauche de monde et d'alcool, le festin virant à la bataille rangée, des centaines d'euros de nourriture sur le sol, ambiance salle de garde et trash attitude. Pas envie de faire la conversation, je me force pourtant, aller vers les autres, je parle à d'autres internes, il n'y a que ça ici, ah et un délégué médical - mais qu'est-ce que vous faites ici vous êtes perdu? et des externes, pour changer. Je finis par danser avec S. et plus, sagement. Je suis bien dans ses bras, je me demande à quoi il pense et moi je ne veux penser à rien. Nous nous séparons. Je le retrouve plus tard et je l'entraîne dans le noir. Je ne sais pas ce que je cherche, juste profiter de l'instant, demain tout sera fini. J'aime bien l'embrasser, je sais que ça ne mène à rien, mais il a des baisers doux et puis besoin de tendresse. Interruption bis. Le reste de la soirée se passe sans qu'il fasse un pas vers moi. Tu t'imaginais peut-être que?... Idiote.
Au petit matin, j'aide à ranger, plus aucune envie de dormir, nous passons une heure à travailler de concert et j'évite son regard - ou lui le mien? J'écoute sans le vouloir sa conversation avec C. qui le cuisine, petit bilan de fin de soirée alors t'as pêcho qui? Je surprends son regard gêné, il sait bien que je ne suis pas loin, il me montre discrètement à C. et moi je sors pour ne pas entendre la suite. C'était juste comme ça, sans plus. Plus tard pourtant dans un couloir, envie de lui poser la question, juste pour savoir, mais les mots ne sortent pas et je croise seulement son regard. Il ne dit rien non plus, juste un geste tendre, doux - ça n'est pas de la tendresse quand on n'est des presqu'inconnus, baiser d'esquimaux, et il m'embrasse à nouveau. Juste comme ça.
On se dit au revoir et c'est un adieu j'en suis sûr. Il y a de la tristesse dans les lendemains de fête.
Vendredi 24
Le grand-père de S. vient de mourir. Elle accuse le coup. Loin de sa famille, loin de tout. C’est dans ces moments-là qu’on ressent le plus l’éloignement. A se demander pourquoi l’on a voulu partir. Ce que l’on a voulu chercher si loin - ce que l’on a voulu prouver et à qui. J’espère que ça ira pour elle. On ne se connaît pas encore beaucoup mais elle compte déjà, à sa façon. On partage le même espace, la même vie. On a les mêmes angoisses, on pose les mêmes questions. On a notre personnalité c‘est sûr, on aborde le monde différemment. Mais si chacune a des failles qu’elle ne montre pas aux autres, on a parfois des réponses à proposer, à partager… J’espère que ça ira pour elle, qu’elle trouvera la bonne distance. On a un métier qui demande beaucoup. Mais pour bien le faire, il faut penser à soi, se protéger. C’est le premier pas, quoi qu’en disent ceux qui croient savoir. On ne peut pas soigner si l’on se rend soi-même malade… Mal à ne pas dormir, mal à l’idée de mal faire.
Je suis rentrée ce week-end. Première fois après un mois d'absence. Revoir famille et amis, retrouver ma ville... Les lieux familiers et les souvenirs qui vont de paire. J'ai aimé les retrouvailles, moins apprécié les souvenirs. Quelque chose qui reste de notre histoire de pas cicatrisé. La peur de le croiser au détour d'une rue, même s'il est à Paris cette année - il rentre sûrement le week-end voir papa et maman... Une peur pas si irrationnelle: ma ville est si petite parfois. Suis tombée sur V. en rentrant le dimanche, ma première histoire, mon premier amour. On a parlé, échangé vite fait des nouvelles. Il est dans le stress de la préparation au concours, l'enjeu est d'importance pour lui, il veut chir à Paris. Sa chérie est là-bas, celle qu'il a choisie après moi. J'étais heureuse de lui parler, juste un moment, nous ne sommes pas proches mais avec le temps, la blessure est partie et je ne l'ai plus aimé. C'est en tombant amoureuse de nouveau que tout s'est apaisé. Il n'y a pas de miracles. C'est la même histoire aujourd'hui, j'ai tout reconstruit, je suis droite sur mes jambes, j'aime la vie que j'ai choisie. Simplement il y a encore trop de lui dans mes souvenirs, et rien dessus pour estomper la peine. Ou pas assez de choses encore.
Jeudi 30
Je suis à nouveau dans cette période fragile. Rester une soirée à discuter avec un garçon qui me plaît c’est dangereux. Surtout quand le garçon en question est pris et qu’il ne se doute pas un instant qu’il me fait cet effet-là. Je suis dans ma période fragile, où le moindre geste de tendresse me ferait pleurer. C’est vrai, je rêve encore au Prince Charmant. J’espère que la vie me l’apportera. Ou le vent, ou la mer. Ce Prince-là n’a pas besoin de grand-chose, juste d’être la pièce qui manque à mon cœur. J’apprendrai à l’aimer ou j’aurai comme un coup de foudre à le voir la première fois. Qui sait où il apparaîtra la prochaine fois?…
Je n’oublierai pas mes deux amours. Ils ont été mon Prince, tour à tour. A un moment, chacun à leur façon ils ont été tout pour moi. Et même si je m’en défends, même si je devais mieux me protéger la prochaine fois, je sais que celui qui viendra sera tout pour moi, même s’il ne le demande pas. Je ne sais pas aimer autrement, je ne sais pas me retenir. Et même si je n’ai besoin de personne pour suivre ma route, je sais qu’en amour je choisis ces chaînes-là.
Un autre sujet sur le coeur. Mais aucun mot à écrire, pas sur ça. Juste en pensée.
Mercredi 22
Quatre mois déjà. Presque la moitié de notre histoire, c’est étrange comme le temps s’envole. J’ai encore des souvenirs de nous qui reviennent pour un film ou une phrase. Je parle de nous à la moindre anecdote que je raconte - il prenait toute cette place dans ma vie. Aujourd’hui il n’est plus qu’un étranger, un autre qui s’ajoute à ma liste, un autre garçon du passé. Aujourd’hui j’ai effacé son numéro mais pas jusqu’au dernier de ses messages - encore un rien d’attachement peut-être? Quatre mois et je me demande encore parfois s’il pense à moi. Quatre mois et je me laisse aller à imaginer: si j’avais essayé de le retenir. Si je lui avais dit essayons encore. Si je lui avais dit moi je ne veux pas en rester là. Qu’est-ce que j’aurais gagné, une semaine ou deux à ses côtés? Je n’en voulais pas. Je ne suis pas une fille qui s’abaisse quand on ne veut plus de moi.
Presque un mois que je suis interne. Je suis dans mon élément, je ne me suis pas trompée de voie. J’aimerais avoir plus de temps, pour lire les cours un peu. Mais au final, je fais comme les autres, pas plus mal je crois, et j’apprends sur le tas. Je parle aux patients, je parle aux familles, des fois je me sens à la hauteur et des fois pas. Je travaille toujours avec le sourire, ça me plaît d’être là. Ce n’est pas toujours facile, il y a la fatigue, les patients un peu durs, ou juste le moral bas, parce que j’ai été mauvaise sur un problème lambda. Mais j’ai de la chance dans ce service, avec mes chefs et toute l’équipe, jamais laissée seule et vas-y gère. Un pas après l’autre et voilà, quelque soit le chemin j’avance.
