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un mur à berlin
Dimanche (22/01/06)
Pièce manquante

Les matins de stage, F me manque désormais, l'ordinateur de répartition des étudiants ayant décidé que nous ferions les deux autres stages de l'année dans des services différents. F me manque donc, je l'ai réalisé soudainement jeudi matin.

Mon regard dansait dans la chambre, je n'arrivais à le poser nullepart, ni sur la malade, surtout pas sur la malade, parce que le malaise d'être là me consumait sur place et j'avais trop honte pour croiser son regard, ni sur le CCA qui pérorait de l'autre côté du lit, et j'ai soudain surprit mon reflet dans la petite glace surmontant le lavabo à l'autre bout de la chambre. Mon visage était cadenassé, la machoire en avant, j'irradiais littéralement la fureur. Fureur d'être dans cette chambre depuis une vingtaine de minutes, avec un CCA poseur qui se sentait obligé de nous faire un répertoire exhaustif des causes d'ascite au dessus de cette malade, après avoir abordé le sujet des oedèmes et de l'insuf cardiaq. On aurait dû faire ça ailleurs, mais non, il le faisait ici.
La malade ne parlait pas français et se demandait ce qu'il se passait. En trois mots état très critique, c'est moche l'onco quand on ne peut plus rien faire.
On avait palpé son abdomen un peu plus tôt, et voilà que nous écoutions le CCA déblaterrer, sans rapport direct avec la patiente. La malade avait le visage émacié et ses grands yeux regardaient anxieusement le CCA comme si cela pouvait l'aider à comprendre ce qu'il disait -pensait elle qu'il parlait d'elle ?-. De temps à autre le CCA nous posait des questions, auxquelles j'avais finit par prendre le parti de répondre froidement lorsque j'avais compris que le silence ne nous ferait sortir que plus lentement.

J'ai essayé de me calmer, je me contrefichais que le CCA suprenne mon expression, (ce qu'il avait sans doute déjà fait à en juger par ses quelques regards interloqués à mon encontre), mais je n'étais pas là pour foutre en l'air sa relation avec sa malade par de la désaprobation affichée, elle n'avait que lui dans ce service, et dans le fond il est bon clinicien, ce n'était pas le moment de ruiner sa confiance (qui suis je pour cela ?).

J'ai essayé de me reprendre, regardé mes deux co-stagiaires, sans réussir à analyser leur expression (vide).
F me manquait, ou du moins sa présence rassurante, cette ombre dans mon champ de vision lorsque je regardais le CCA de ped' qui m'étouffait sous ses questions (la pédagogie du "je te pose des questions jusqu'à ce que t'en crève"), je le savais là, je savais que je n'avais qu'à bouger le coude pour sentir sa manche, qu'à tourner la tête pour croiser son regard. Je savais d'avance ce que j'y lirais en réaction à une réflexion d'un médecin ou d'un patient, voire même qu'en levant les yeux je le trouverai guettant ma réaction comme je m'apprêtais à guetter la sienne. Ce genre de choses qui font qu'avec lui je ne suis jamais seule, qui font qu'un regard peut m'apaiser. Je savais que j'aurais écrit en gros une blague sur mon carnet de stage pour qu'il puisse la lire, et on aurait échangé une étincelle. Ou, dans le cas présent, je savais que s'il avait été là j'aurais lu la même fureur, le même dégoût dans ses yeux.

L'enseignement au lit du malade, c'est bien c'est utile, c'est irremplaçable, mais ce n'est pas cela. Et je haissais le fait d'être là, à regarder le CCA comme on regarde un disque rayé mais quand s'arrêtera t il, le malaise grandissant, l'envie de m'enfuir, de vomir, j'ai cherché un soutien du regard, mais un miroir éclaboussé ne m'a renvoyé que le reflet de ma fureur muette. F me manque.

Ecrit par Villys, a 23:47 dans la rubrique "Cercle de la haine ordinaire".
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